ITW Philippe Kunter
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Philippe Kunter, Directeur du Développement Durable et de la RSE, revient sur les engagements de Bpifrance et nous explique les leviers utilisés par l’institution pour accompagner, faire grandir et faire réfléchir les entrepreneurs et les entreprises françaises dans les domaines du développement durable et de la RSE.

La Banque Publique d’Investissement (BPI), dénommée Bpifrance, a été créée par la loi du 31 décembre 2012. Elle est le fruit du regroupement d'Oséo, de CDC Entreprises, de FSI Régions et du FSI.

Bpifrance finance les entreprises – à chaque étape de leur développement – en crédit, en garantie et en fonds propres. Bpifrance les accompagne dans leurs projets d’innovation et à l’international. Bpifrance assure aussi leur activité export à travers une large gamme de produits. Conseil, université, mise en réseau et programme d’accélération à destination des startups, des PME et des ETI font également partie de l’offre proposée aux entrepreneurs.

Chiffres clés (2020) :

  • 6,2 Md€ de crédits garantis à plus de 40 000 entreprises, opérateur de la garantie directe de l’Etat pour un montant de 110,6 Md€ de PGE pour 634.720 entreprises, octroyés par les banques,
  • 10,3 Md€ de crédits à moyen et long terme (+27 %),
  • 7,1 Md€ de financement court terme,
  • 3 Md€ en aides et financement à l’innovation (+138 %),
  • 3,6 Md€ d’investissement en capital-innovation, en capital-développement et en fonds de fonds
  • 1,1 Md€ de cessions,
  • 14,9 Md€ déployés pour accompagner les entreprises à l’international.
Le développement durable et la RSE sont intrinsèquement liés à l'existence même de Bpifrance et sont explicitement inscrits dans ses statuts. Comment incarnez-vous cet engagement au sein de l’institution et dans vos actions pour les entreprises ?

J'ai l'habitude de dire que de « bonnes fées » se sont penchées sur le berceau de Bpifrance ! L’acte de naissance de Bpifrance (loi du 31 décembre 2012) énonce clairement dans ses articles 1 et 4 nos engagements en matière de développement durable et de RSE pour nos métiers de financement et d’accompagnement.

Notre institution se caractérise, certes par une forte dimension institutionnelle, étant donné la nature de nos deux actionnaires que sont l'Etat et la Caisse des Dépôts, mais aussi, et surtout, par un véritable état d'esprit entrepreneurial. Bpifrance est un formidable « outil » à disposition des entrepreneurs et pour les entrepreneurs. Notre modèle d'affaires est singulier puisque nous proposons à la fois une gamme très large d’instruments et de techniques de financement (prêts, participations au capital, garanties et assurance export …) et un ensemble de services pour accompagner les projets et les entrepreneurs.

Au-delà du financement, il est pour nous essentiel d’être aux côtés des entrepreneurs et de leur apporter le niveau de conseil adapté à la nature de leurs besoins (stratégie, digital, RSE, export, ...). Notre Direction de l’accompagnement joue ce rôle et fait en sorte que les entreprises montent en gamme, soient plus résilientes, aient plus de savoir-faire et soient plus entreprenantes.

S’agissant de notre métier de banquier et d’investisseur, nous intégrons dans nos analyses et nos décisions la dimension extra-financière et les critères RSE. L’intégration des critères et des risques RSE enrichit nos analyses et nous permet d’apprécier la création de valeur sous un angle nouveau par rapport aux cadres d’analyse financière classique. Pour nous, il n'y a pas une RSE, il y a des RSE en fonction du secteur, de la taille, ou encore du cadre réglementaire qui s’applique.

Notre objectif est de créer de la valeur et des valeurs.

Nos administrateurs, c'est-à-dire les salariés de Bpifrance qui ont un mandat pour représenter Bpifrance dans les conseils d’administration des sociétés dans lesquelles nous avons investi (environ 200), sont un levier important pour intégrer la dimension extra-financière.

Autre levier important : les réseaux d’entreprises sous Bpifrance Création dont nous assurons le pilotage financier tel le Réseau Entreprendre, France Active ou encore Initiative France. Grâce à leur maillage, ces réseaux réalisent un travail extraordinaire sur l’ensemble du territoire. Enfin, notre activité de fonds de fonds nous permet également d’investir dans des fonds partenaires qui vont eux-mêmes investir dans des entreprises sur tout le territoire.

Quelles sont selon vous les spécificités de Bpifrance et ses principales forces pour accomplir ses missions en matière de développement durable et RSE ?

Nous sommes avant tout une ETI bancaire qui compte environ 3 500 collaborateurs. Nous sommes donc plus agiles et plus réactifs par rapport à d’autres grands groupes bancaires. Notre état d'esprit est également notre force. Nous avons des professionnels engagés, passionnés qui ne comptent pas leurs heures.

Au début de la crise sanitaire de 2020 nous recevions jusqu’à 6 000 appels quotidiens d'entrepreneurs. Tous les salariés de Bpifrance se sont mobilisés, quel que soit le niveau hiérarchique. C’est une de nos particularités : des interlocuteurs qui sont sur la même longueur d'onde que les entrepreneurs, au sens de l'engagement personnel, de la conviction et de la volonté d'aider, de trouver la bonne solution. Ce sont des marqueurs forts qui participent de la singularité du modèle Bpifrance.

S'agissant de la RSE, j'observe que depuis deux ans, il y a une réelle accélération accentuée depuis le début de la crise sanitaire. La transition écologique et énergétique est l'un des quatre piliers majeurs de la charte de responsabilité sociétale de Bpifrance. Nous entrons dans la seconde phase de notre « Plan climat » avec 17 chantiers dont la mesure de l’empreinte carbone des portefeuilles sur les trois scopes ou des travaux sur la taxonomie. Ces travaux concourent à l'éveil de nos salariés qui sentent que ces sujets prennent une acuité encore beaucoup plus forte.

Pourriez-vous en quelques mots revenir sur les missions de votre Direction du Développement Durable et de la RSE, et sur ses leviers d'action ?

La Direction du Développement Durable et de la RSE est rattachée à la Direction de l’International, de la Stratégie, des Etudes et du Développement de Bpifrance. Il s’agit d’une véritable direction transverse que je qualifierais de « direction d'impulsion ». Pour moi, il n'est jamais bon de voir une direction du développement durable et de la RSE avec un nombre de personnes dédiées trop important. Je trouve que c’est un mauvais signal.

Première mission : le pilotage de la politique de développement durable et RSE du groupe sur l'ensemble de nos activités et en appui de tous nos métiers. Nous sommes en appui des investisseurs, des financeurs et des autres acteurs du groupe pour aider à intégrer les dimensions ESG.

Deuxième mission : la formation et l'entraînement de nos équipes. C'est par exemple l’aguerrissement de nos administrateurs qui vont siéger dans les conseils d’administration de nos participations et des entreprises que nous finançons. Au travers de leur parcours avec l’IFA (Institut Français des Administrateurs) nous leur faisons part de la manière dont on doit intégrer la dimension RSE.

Troisième mission : notre action directe auprès des entreprises (startups, TPE, PME, ETI …) avec des programmes de formation, de sensibilisation à la RSE partout en France et pour tous les secteurs d'activité. Nous proposons des programmes pour aider les entrepreneurs à mettre en place un plan d'actions concret adapté à leur business ou encore réaliser un diagnostic pour identifier ce qui a été fait, ce qui reste à faire et les aider à définir une feuille de route opérationnelle pour que l'entreprise grandisse dans ces domaines.

Quatrième mission : contribuer aux réflexions, événements et publications de place (l’intégration des critères ESG dans le financement, des critères sur la gouvernance, bonnes pratiques et réflexions sur la relation acheteur-fournisseur, la supply chain). Pour faire bouger les lignes, il faut des convictions fortes. Il faut être sans arrêt sur le travail et au métier pour justement ne rien lâcher et faire en sorte de faire avancer les sujets.

Quel est votre regard sur les partenariats entre le public et le privé en France dans le domaine du Développement Durable et de la Finance Durable et les passerelles avec le monde académique ?

Bpifrance, pour reprendre l’expression totalement fondée de notre directeur de la Communication, c’est « le meilleur du privé et le meilleur du public ». Une alchimie qui favorise une fertilisation des idées et des initiatives. Citons à titre d’exemple tout ce qui a été fait en matière d’investissement sur l'amorçage. S'il n'y avait pas eu la Caisse des Dépôts et ses filiales d'investissement, je ne sais pas si on en serait au même niveau en termes d’investissement d'amorçage en France.

Je crois que cette intelligence collective et cette créativité reposent avant tout sur les personnes et la quête de sens. On observe actuellement un véritable engouement sur la notion de sens : savoir ce que je fais, se sentir bien dans ses actions, participer à un projet que je comprends. Est-ce que la vision qui est donnée à l'extérieur est en ligne avec ce que je vois à l'intérieur ?

Notre « Lab Bpifrance »[1] travaille en permanence avec des chercheurs, des écoles, et produit de nombreuses études (« Disrupter la banque pour la sauver – Les Fintech, acteurs de la révolution numérique dans la finance », « Vaincre les solitudes du dirigeant », « Les dirigeants de PME-ETI face à l'urgence climatique », « La RSE : Une aventure humaine », « Les ressorts de l'action : quatre profils de dirigeants de PME », etc.), avec des acteurs publics, privés, et des groupes de chercheurs.

Notre « projet « Demain » est une autre démarche collective de réflexion.
Ainsi, à la demande de nos clients, nous avons commencé à nous intéresser aux grandes tendances porteuses de mutations et de disruptions pour nous permettre d’accompagner les entreprises et les aider à faire face aux défis à venir. Dans ce cadre, neuf domaines à forts enjeux ont fait l'objet d'une réflexion approfondie de la part des salariés de Bpifrance, d’experts, entrepreneurs, chercheurs, écoles et consultants. Une véritable communauté humaine qui a ensuite décliné ces domaines dans des « fiches de vision » thématiques comme l'hydrogène, le dernier kilomètre, ou encore l'économie circulaire.

Il est essentiel de rassembler celles et ceux qui ont des visions même très différenciées car la pensée unique est un danger majeur. Il est important d’avoir cette pluralité d'approches parce qu’on est en train d'écrire notre monde de demain. Nous avons la responsabilité d'embarquer les entreprises sur des visions et des convictions.

 

[1] Lab Bpifrance est un laboratoire d’idées lancé par Nicolas Dufourcq en mars 2014 pour créer un pont entre les mondes académique et entrepreneurial pour produire un savoir inédit.

Quelle est votre vision sur les apports de l'intelligence artificielle, du Data Science, aux enjeux liés à la performance extra-financière et à la conformité réglementaire ?

Ces apports sont absolument majeurs. Il faut à la fois nous équiper et équiper les entreprises avec les nouvelles technologies. Nous devons en effet rendre compte de nos actions avec de nouveaux paramètres et entraîner avec nous toutes les entreprises que nous soutenons. « Dès qu'on mesure, ça compte ». Dès lors qu’on a commencé à suivre un tableau de bord en mesurant certains indicateurs, on identifie les axes d’amélioration et on engage une véritable dynamique de progrès.

Les outils doivent être utiles, évolutifs et donner envie. Bpifrance porte une réflexion sur les outils technologiques. Nous réalisons d’ailleurs un référencement des fournisseurs de solutions techniques sur tout un ensemble de sujets pour pouvoir ensuite les proposer aux entrepreneurs. Le sujet de la Blockchain et de son apport à la RSE est un sujet à explorer pour les questions de traçabilité notamment. Je suis convaincu que cela peut apporter énormément à des démarches RSE dans les filières agroalimentaires et agricoles.

La réglementation SFDR concerne l’activité d’investissement, mais la taxonomie, elle, concerne tous les secteurs de l’économie. L'enjeu va être pour nous d’accompagner les entreprises dans la compréhension et la déclinaison opérationnelle de ces nouveaux cadres réglementaires.

Quelles sont vos convictions pour vous guider dans vos actions futures et relever les défis à venir ?

Première conviction : être concret et ne jamais s'écarter du cœur d'activité de l'entreprise, du business.

Deuxième conviction : avoir la capacité de passer très rapidement d'une idée, d'un concept à la mise en œuvre opérationnelle.

Le défi majeur est de participer à notre niveau à l'optimisme, à la résilience des entreprises, de faire que les entreprises soient mieux armées et conquérantes. Ce n'est pas une affaire de statut, c'est une affaire de mentalité. Nous devons être capables d’embarquer les entreprises avec des solutions opérationnelles et efficaces. Il faut augmenter la résilience des entreprises, leur capacité d'innovation, leur agilité, la manière dont elles vont revisiter leurs modèles d’affaires. Cela devra se faire de manière beaucoup plus rapide dans les années qui viennent, mais toujours en ayant une vision, en gardant une ligne d'horizon lointaine.

Il faut des convictions et oser. Qui ose, gagne ! C'est l'emblème aussi de certains étendards de troupes d’élites. C'est une mentalité, c'est un état d'esprit, ce qui fait la force d’un collectif. Dans la banque, comme dans d’autres domaines, l'individualité ne marche pas.

Face à la montée de la morosité dans ce contexte de crise sanitaire, quel message souhaiterez-vous envoyer aux entrepreneurs ?

La morosité est la conséquence normale de ce que l’on vit depuis plusieurs mois. On le voit bien, comme ça dure dans le temps, bien sûr, c'est plus difficile pour un certain nombre d'acteurs, d'entreprises, notamment les plus modestes de tenir la barre. C'est dur. Il y a les échéances, il y a la vie de tous les jours, il y a ce qu'on subit à titre personnel, ce n’est pas facile. Donc la morosité c'est la résultante de ce qu'on connaît.

En revanche, nous sommes convaincus, comme d'ailleurs beaucoup d’économistes, que la reprise va être massive dès lors qu'on aura passé la ligne de crête. Il nous faut donc préparer les entrepreneurs à être, à durer et à se développer. Il faut être résilient et faire le dos rond, garder le moral. Nous devons continuer à soutenir les entrepreneurs et les préparer pour la reprise qui arrive !