BPI France
Interview de Guillaume Mortelier, Directeur exécutif de Bpifrance
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Quel serait le message que vous souhaiteriez aujourd’hui adresser à des dirigeants qui attendent et observent les prémices d’une phase de relance ?

La période à court terme est encore brumeuse, mais ce que je dis aux dirigeants c’est qu’elle a engendré une vraie prise de conscience.

Une prise de conscience des Français en tant que consommateurs au sens large, et plus spécifiquement des politiques, sur l’enjeu de poursuivre et d’accentuer la dynamique de reprise de « l’offre » française en tant que telle.

Je pense que l’on va être « en poussée » sur les prochains mois, avec une dynamique soutenue, pour être en capacité de produire des produits et services : l’enjeu de redévelopper une souveraineté en termes d’offre (ce qui est fondamental) passe par des dispositifs que je qualifierais de « court terme » que sont les plans de relance pour favoriser la reprise industrielle, mais que l’on voit aussi se décliner sur un horizon un peu plus lointain.

De nombreux plans ont été menés par le gouvernement avec une réelle volonté de reprendre la main sur des technologies qui seront clés pour l’avenir et l’économie de demain.

L’on parle évidemment d’IA, d’hydrogène, on parle aussi du quantique… Le Président de la République a annoncé un plan d'investissement d'1,8 milliards d’euros destiné à la recherche et aux technologies quantiques. On ne sait pas si le rêve d'un MIT à la française se concrétisera mais les programmes d’innovation fleurissent.

On sait que quand il y a un fort appui politique qui s’inscrit dans un temps relativement long, cela crée de nouvelles perspectives.

La crise a, en ce sens, rebattu certaines cartes du jeu. L’on s’attendait à une phase de régionalisation de la mondialisation qui n’arrivait pas encore, nous étions plutôt dans une phase de globalisation libérale de l’économie (au sens américain du terme), et l’on voit que les tensions géopolitiques sur les chaines de valeur amènent à reconfigurer l’échiquier sur une logique plus régionale (au sens continental du terme).

Cela est facile à illustrer avec les tensions Chine / Russie à titre d’exemple.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut plus « faire d’international » mais que nous risquons d’avoir des champs d’actions avec des règles très hétérogènes.

Pour une entreprise qui veut s’internationaliser il y a une vraie réflexion stratégique à mener et des questions que les dirigeants doivent se poser : « Dans mon champ européen quelle est ma stratégie première, dans mon champ asiatique quel est le plan que je veux mettre en œuvre » car les consommateurs locaux et les règlementations seront indubitablement inhomogènes.

Dans ce monde-là, il y a des opportunités qui vont rapidement émerger et les entreprises les plus agiles, en termes de services ou de production, vont être celles qui seront capables d’agripper les opportunités réelles et rentables.

C’est une très bonne phase pour être opportunistes et agiles sur le court terme, oserais-je dire. Dans l’industrie par exemple, ceux qui ont le mieux géré leur chaine d’approvisionnement (ce qui est sensible en raison des coûts des matières premières et des tensions sur l’approvisionnement de certains composants clés comme dans l’industrie automobile), ceux qui ont les meilleurs liens avec leurs fournisseurs, sont ceux qui résistent le mieux.

Si indéniablement cette période est incertaine, elle est aussi une véritable occasion de poursuivre et relancer son investissement : personnellement je crois beaucoup à une phase de réindustrialisation qui ne va pas forcément passer par un rapatriement massif de ce qui est produit en Chine mais qui va plutôt être un renforcement progressif des capacités de productions locales en particulier sur les secteurs stratégiques.

Quand on parle de l’hôtellerie et de l’industrie ne fait-on pas référence au très « haut du panier » en termes de taille ? Les plus modestes seront-ils également dans cette dynamique ?

Cette dynamique varie d’un secteur à l’autre. Sur l’hôtellerie nous savons bien que la situation dépend de la possibilité de se déplacer librement, sur la production industrielle la tendance est positive et le sujet est plutôt celui de la gestion de l’approvisionnement.

Les incertitudes sont permanentes mais nous avons quand même en France un niveau de trésorerie qui est encore satisfaisant en raison des dispositifs mis en place par l’Etat, notamment le PGE et le chômage partiel.

Les acteurs dépendant fortement du tourisme international et d’affaires ont eu une année très difficile, néanmoins, la saison d’été a été très positive pour l’offre touristique à destination des Français et je suis persuadé qu’il y a une énorme envie des Français de se retrouver « libres ». L’été dernier, les Français ont consommé encore plus parce qu’après des mois de confinement il fallait retrouver une normalité sociale.

Les choses ne se reproduiront probablement pas à l’identique cette année. Dans les restaurants, les contraintes sanitaires seront certainement maintenues à l’intérieur des établissements, le service client sera donc essentiel. Les attentes des consommateurs seront sans doute encore plus fortes.

En tant que responsable pour Bpifrance de l’Accompagnement des entreprises, quelle est votre action auprès des entrepreneurs dans leur cheminement à l’international ?

Les pratiques du commerce international ont sensiblement évolué. Avant, les affaires se faisaient en allant sur place pour sécuriser ses interlocuteurs, aujourd’hui on a des transactions qui se réalisent avec un niveau d’interaction entre le vendeur et l’acheteur très limité du fait des contraintes sur les déplacements.

Dans la vente d’entreprise, mon sentiment est que les ETI de petite taille ont plus souffert que certaines PME ou grands groupes sur l’export. Certaines commercent à l’international mais sans pour autant avoir des entités régionales autonomes ou une taille critique par région.

La dynamique d’export à venir sera là aussi différente, les dirigeants reverront sans doute leur stratégie territoriale sur le long terme.

Pour l’heure, nous avons de nombreuses demandes pour aller regarder des dossiers en Europe, aux Etats-Unis et en Chine, l’Afrique de plus en plus. Rien n’est à l’arrêt et s’il y a eu un ralentissement sur la fin du 2ème trimestre, les T3 et T4 s’annoncent très actifs !

 

Guillaume Mortelier est ancien élève de l’Ecole polytechnique et diplômé de l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées.

Guillaume Mortelier débute sa carrière en 2003 au sein du cabinet Bain & Company à Paris et San Francisco où il mène des missions de développement d'entreprises en Europe et en Amérique du Nord. Entre 2007 et 2012, il réalise des investissements en fonds propres dans des ETI françaises au sein du fonds Astorg Partners puis dans des entreprises à l'étranger (Méditerranée et Chine principalement) au sein de Proparco.

En septembre 2012, Guillaume Mortelier rejoint CDC Entreprises, entité constitutive de Bpifrance dont il est nommé directeur du Développement puis directeur de la Stratégie et du Développement en 2014. En décembre 2017, il devient membre du comité de direction Mid & Large Cap, en charge de la création et de la gestion du Fonds Build-up International. Guillaume Mortelier est nommé directeur exécutif en charge de l’Accompagnement le 1er août 2018.