Laurent Prost
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Les clichés ont la vie dure

De l’expert-comptable, on retient davantage le comptable que l’expert, le producteur d’informations légales, le professionnel de l’arrêté des comptes qui enregistre les opérations et veille à la compliance. De ce portrait réducteur, naît l’idée que la profession est cantonnée à des tâches roboratives et qu’un jour, elle sera amenée à disparaître sous les effets conjugués de l’"ubérisation" et la digitalisation des tâches. Dans une enquête récente de Xero intitulée « The state of accounts », 59% des PME déclaraient qu’elles n’auraient plus besoin d’un comptable d’ici 10 ans.

Vers la numérisation des opérations

Cette perception vient peut-être du fait que 80% des cabinets sont de petite taille. Ils travaillent avec des clients qui leur demandent sans doute moins de conseils, en dehors du moment où ils montent ou vendent leur entreprise. Leur cœur de métier, ce sont les affaires courantes. Mais l’environnement économique se transforme.

Il y a tout d’abord les banques et les assurances qui proposent de nombreux services concurrents (ex : affacturage, recouvrement de créances…). Il y a ensuite la digitalisation systématique des opérations qui devient la norme. En effet, en 2023 la facture électronique va se généraliser et remplacer définitivement les opérations papier.

On parle aussi beaucoup d’"ubérisation" mais jusqu’à présent, on l’a confondue avec le déplacement off-shore du book-keeping car la technologie n’était pas mature. En d’autres termes, on a confié à des pays tiers la responsabilité du traitement d’informations répétitives. C’est un peu comme si une entreprise se vantait de recycler les déchets plastiques alors qu’elle se borne à les stocker au bout du monde. On a déplacé le problème sans véritablement le traiter.

Le futur proche, c’est l’automatisation systématique des enregistrements comptables, sans intervention manuelle, grâce au machine learning et d’autres technologies. Tout comme la révolution industrielle avait laissé aux machines les manipulations les plus pénibles, la révolution digitale supprimera les opérations les plus répétitives… une vraie bonne nouvelle pour l’humain !

Experts en business

Dans un tel contexte, la profession d’expert-comptable n’a d’autre choix que d’évoluer et ce sont les grands cabinets qui montrent la voie. L’expert-comptable endosse le costume d’un partenaire, d’un gestionnaire en affaire, aguerri qui va aider son client à piloter son entreprise sur le long terme. On attend de lui qu’il ait les qualifications d’un data-analyst et d’un businessman. La vocation de l’expert-comptable ne sera plus de rendre un état des lieux mais de guider son client dans des situations complexes et de l’accompagner dans ses projets et face à ses défis.

Nos experts-comptables établissent d’ailleurs avec leurs clients la feuille route qui leur permettra de réaliser leurs objectifs (ex : marge, profit, croissance externe…). Ils s’attachent donc à coconstruire un plan d’action, à en déterminer les jalons, à anticiper les obstacles potentiels et à définir les facteurs et indicateurs de réussite. Ils sont directement associés à la gestion de trésorerie mais aussi à la planification stratégique et à l’atteinte des performances, tant commerciales que financières, et RSE. Ils deviennent des collaborateurs à part entière et parfois, à l’image des avocats, rétribués au succès de leurs recommandations et actions.

Rien ne remplace le contact humain

On le voit, la valeur ajoutée de l’expert-comptable devient tout autre. Elle laisse la part belle à la finesse d’analyse, à l’acuité de la compréhension d’informations complexes et multiples et à la pertinence des conseils donnés. L’avenir est à l’interprétation d’une grande quantité de données dont la numérisation aura simplifié la collecte et en permettra la valorisation. Dès lors, l’expert-comptable est un chef d’orchestre qui met en musique l’ensemble des inputs qui lui sont confiés. Les chiffres sont des instruments de compréhension de la performance et de son suivi, non une finalité en soi.

Digitalisation ou non, le contact humain reste fondamental. Chaque situation est unique, chaque client est spécifique. Empathie, intuition, intelligence émotionnelle, sens du relationnel et clairvoyance ne se calculent pas, ils sont le fruit de l’exercice répété d’une pratique et d’un bien précieux qui ne peut pas s’acheter, l’expérience. On ne pourra pas non plus se cacher derrière la numérisation des process. L’exécution technique devenant l’apanage des algorithmes, l’expert-comptable sera jugé sur d’autres talents. Des talents avec lesquels il gagnera l’essentiel, la confiance et le respect du dirigeant.

Et, pour libérer ces potentiels, nous avons engagé il y a plusieurs années et de façon déterminée cette évolution, par des parcours de formation adaptés et destinés à nos meilleurs talents afin de la mériter et la gagner, cette confiance.

La profession est promise à une mutation rapide. La technologie va permettre de gagner du temps et de se concentrer sur des missions à plus haute valeur ajoutée. Elle n’en deviendra pas moins exigeante car l’expert-comptable devra se transformer en un professionnel multi-spécialiste, polyvalent, agile et capable d’appréhender les entreprises de ses clients à 360°. Cette nouvelle réalité va durablement impacter l’apprentissage du métier dans les écoles et sur le terrain, en théorie comme en pratique. L’état d’esprit devra changer. On sera plus stratège qu’administrateur, plus prospectif que réactif. Compter est à la portée de tous.

Conseiller, c’est une autre affaire. Le concept d’analyse de gestion prospective permet d’ancrer aujourd’hui dans notre « expérience comptes annuels » cette réalité de demain. Le mode Business Partner est devenu réalité.