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Interview de Noëlla de Bermingham, Directrice RSE de ANDERA PARTNERS

Fabrice Lepeltier
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Interview de Noëlla de Bermingham
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Noëlla de Bermingham, Directrice RSE, revient sur les engagements de Andera Partners en matière de Finance Durable et sur son rôle de “Operating Partner” pour accompagner dans la durée la transformation RSE des participations. Noëlla est également la Présidente de la Commission “Sustainability” de France Invest.

Des propos recueillis par Fabrice Lepeltier, Associé, Sustainability & Financial Services Advisory

Créée en 2001, Andera Partners est un acteur majeur de l’investissement non coté en France et à l’international. Ses équipes gèrent près de 3,2 Md d’euros autour des sciences de la vie (Andera Life Sciences), du capital développement et de la transmission (Andera MidCap, Andera Expansion, Andera Croissance), des opérations sponsorless (Andera Acto) et de la transition écologique (Andera Infra). Basée à Paris, Andera Partners est détenue à 100% par ses équipes composées de 90 professionnels.

Le métier d’Andera Partners est de s’engager auprès des entreprises et de leurs dirigeants pour les accompagner sur le chemin d’une croissance forte et durable. Andera Partners, en tant qu’investisseur responsable, souhaite contribuer à l’émergence de démarches positives pour l’ensemble de ses parties prenantes. Andera Partners est un acteur engagé, soucieux de l’impact de ses actions sur l’environnement et la société : en tant que gestionnaire d’actifs, en tant qu’actionnaire d’entreprises de croissance et en tant qu’influenceur de notre écosystème.

Quelles ont été vos motivations pour rejoindre le secteur du Private Equity ?

Après une expérience passionnante au sein de la Direction Développement durable d’un grand groupe hôtelier, j’ai souhaité élargir mon champ d’action à plusieurs secteurs d’activités. Aussi, ai-je décidé de rejoindre l’univers des sociétés de gestion d’actifs qui mettent en œuvre une stratégie d’investissement multi-sectorielle et donnent aux sociétés les moyens de se transformer durablement. L’investissement en capital représente un véritable levier pour accompagner les participations à se transformer et s’engager vers le développement durable.

Le rôle d'un actionnaire est essentiel, et particulièrement dans le Private Equity, car on dispose de leviers importants. L’investisseur joue un rôle clé pour impulser des nouveaux modèles d'entreprise qui répondent aux enjeux environnementaux, sociaux et sociétaux. D’une manière générale, la mobilisation des acteurs financiers est une condition de la transformation responsable des entreprises. Il devient crucial d’évoluer vers un capitalisme plus responsable où la performance extra-financière est prise en compte avec la même importance que la performance financière.

Quel regard portez-vous sur l’évolution de votre métier au cours de ces dernières années ?

Mon métier et mon quotidien n’ont plus rien à voir avec ce que j’ai connu lorsque j’ai rejoint le Private Equity : les besoins ne sont plus focalisés sur la sensibilisation mais sur l'action. En effet, il y a encore quelques années, la RSE était une démarche plutôt volontaire qui était le fait de quelques pionniers de la finance durable. Mon rôle était alors de mobiliser toute mon énergie pour convaincre, sensibiliser et même parfois aller jusqu'au conflit pour être intégrée au cœur du processus d'investissement ou même être simplement entendue.

Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin de convaincre ni d'argumenter pour faire comprendre que la RSE est un sujet clé. La prise de conscience s’est opérée à tous les niveaux de notre écosystème. Une démarche RSE structurée et sérieuse est devenue un critère de sélection pour les investisseurs lors d’une levée de fonds. Les acteurs ont gagné en expertise technique. En outre, le nouveau cadre réglementaire contribue à limiter le risque de greenwashing ou de démarche qui ne serait ni sincère ni sérieuse dans le domaine.

Comment résumeriez-vous les engagements d’Andera Partners en matière de Finance Durable ?

Nos engagements pourraient se résumer par ces 3 axes : conviction, ambition et transformation. Nous sommes convaincus de la nécessité de mettre en œuvre, à notre niveau, des démarches très concrètes et impactantes pour contribuer à répondre à l’urgence environnementale, sociale et sociétale. Cette démarche d'exemplarité est un engagement prioritaire et stratégique pour notre société de gestion. Notre ambition est très forte en matière de RSE et nous souhaitons être moteur au sein de notre écosystème (investisseurs, participations, partenaires, distributeurs et concurrents).

Cela passe notamment par notre contribution active aux travaux de plusieurs comités et instances de place (e.g., Commission Sustainability de France Invest[1], Private Equity Advisory Committee des PRI - Principles for Responsible Investment[2]) afin de développer des connaissances communes et faire avancer la profession. Enfin, nous considérons que nous avons une responsabilité très importante vis-à-vis de nos participations que nous accompagnons et transformons dans la durée pour générer une croissance durable et responsable.

 

[1] France Invest ce sont 365 sociétés de gestion et 180 sociétés de conseil adhérentes qui forment une communauté de 7 000 professionnels et experts du capital-investissement. Ils accompagnent près de 8 300 entreprises dont 7 800 françaises (à fin 2020). Tous jouent un rôle majeur dans le développement et l’innovation des entreprises et dans le soutien à l’économie française. Par sa mission de déontologie, de contrôle et de développement des pratiques de place, France Invest est l’une des associations reconnues par l’Autorité des Marchés Financiers dont l’adhésion pour les sociétés de gestion est une des conditions d’agrément. https://www.franceinvest.eu/

[2] https://www.unpri.org/

Quel est le contenu et le périmètre de votre fonction au sein de Andera Partners ? Quelles ont été les principales attentes auxquelles vous avez dû répondre lors de votre prise de fonction ?

Mon rôle est de définir notre stratégie RSE et de faire progresser la société de gestion et nos sociétés de portefeuille dans l'intégration des critères dans tous nos processus. Pour cela, il faut anticiper les enjeux et les nouveaux sujets de demain comme la biodiversité. C’est ce qui rend ce métier passionnant. Mon rôle est aussi prospectif : défricher et creuser les nouveaux sujets, identifier nos leviers d’action et d’accompagnement de la transformation de nos participations.

A mon arrivée, les attentes étaient extrêmement fortes tant en interne qu’en externe. La première attente était de mettre en œuvre les engagements qui avaient été définis par la société de gestion. Cette attente s’est révélée être un formidable accélérateur : il n’était plus nécessaire de focaliser mon énergie sur l'importance et l’urgence d'agir mais plutôt sur la déclinaison opérationnelle et l’accélération de la mise en œuvre concrète de nos engagements.

La création du poste répondait au besoin d’incarner la fonction et nos engagements. La mise en place concrète de démarches RSE et d'accompagnement des participations doit en effet représenter l’essentiel de ma fonction à la cible : être un véritable « Operating Partner RSE » au service de l’ensemble de nos participations sur tous les sujets RSE.

Pourriez-vous nous décrire plus précisément votre rôle de « Operating Partner RSE » ?

Au-delà du reporting annuel RSE que nous demandons à nos participations, mon rôle est avant tout d’accompagner nos participations dans la durée. Nous demandons à chacune de nos participations de produire annuellement un reporting RSE. Ce reporting, encore vécu comme une contrainte, devrait être facilité et normalisé avec la mise en œuvre du nouveau cadre réglementaire (i.e. CSRD – Corporate Sustainability Reporting Directive).

Le reporting que nous demandons à nos participations est un entraînement à ces futures obligations qui pèseront sur les sociétés à compter de 2023. Nous avons encore quelques années un peu difficiles pour la collecte des données.

Une fois l’investissement réalisé, nous organisons un échange entre le management de la société, l’équipe d’investissement et moi-même. L’objectif n’est pas de proposer un plan d’actions prédéfini mais plutôt de recueillir du management sa vision sur les enjeux RSE, ses contraintes, son plan d’actions et surtout de jauger son niveau de maturité en matière de RSE pour proposer un accompagnement adapté.

Pour les sociétés matures ayant déjà défini leur feuille de route, nous pourrons réaliser une revue critique et/ou un support méthodologique pour les aider à la déployer ou accélérer la mise en œuvre. Pour les autres, nous pourrons apporter notre soutien pour identifier et prioriser leurs enjeux majeurs, réaliser un état des lieux, définir les ambitions ou définir les objectifs en matière de RSE.

Comment vous intégrez-vous dans le processus d’investissement et décisionnel ?

Lors de la phase de préinvestissement, l’objectif est de s’assurer de la résilience de l’entreprise, c’est-à-dire de sa capacité à anticiper et s’adapter aux enjeux RSE dans la durée (changement climatique, érosion de la biodiversité, attentes sociales et sociétales …). Pour cela, nous réalisons une due diligence RSE avec un focus particulier sur le positionnement stratégique de l’entreprise sur les sujets RSE. Nous utilisons dans un premier temps un outil interne qui permet d’évaluer la matérialité des enjeux RSE du secteur cible et de personnaliser un Q&A à destination du management.

En cas de matérialité forte, nous pouvons faire appel à un expert externe qui peut apporter un éclairage technique sur une thématique précise. Les synthèses de ces due diligences RSE sont intégrées dans toutes les notes d’investissement destinées au comité d’investissement pour alimenter le processus décisionnel. On est là pour éclairer l’équipe d’investissement sur la stratégie, sur la vision de la société cible et sur les risques, les perspectives et les opportunités qui peuvent se dessiner d’un point de vue RSE.

Andera Partners a défini une politique d’exclusion très claire qui couvre des secteurs très « classiques » ainsi que les activités dites controversées. On ne sélectionne pas une entreprise par rapport à un état d’avancement ESG à un instant t qui résulte uniquement d’une due diligence RSE. En fait, ce qui va déterminer notre décision finale, c’est avant tout l’envie et l’engagement du management à se transformer.

Si nous estimons qu’il y a un fort potentiel de transformation du modèle d’affaires et d’alignement des objectifs RSE précis, nous jouerons alors notre rôle d’accompagnateur pour aider à cette transformation et mettre en œuvre la stratégie de l’entreprise.

Une fois l’investissement réalisé, mon rôle est d’aider la société à intégrer la RSE au cœur de sa stratégie selon une démarche très opérationnelle s’inscrivant dans la durée : définition d’une feuille de route, mesure et suivi des impacts, monitoring de la progression des indicateurs clés définis …. Les participations n’ont pas toujours la taille suffisante pour recruter une personne en charge de ces sujets ni le niveau de compréhension technique des enjeux liés à la RSE.

Aussi, notre objectif est de démultiplier l’impact positif que nous pouvons exercer en tant qu’actionnaire et de s’assurer que nos participations seront pérennes en intégrant les sujets RSE au cœur de leur modèle d’affaires.

Comment formalisez-vous la collecte des données RSE auprès de vos participations ?

Pour éviter que cet exercice soit vécu comme une contrainte par les sociétés, nous essayons de transformer cet exercice en véritable outil de pilotage et levier d’accompagnement. Aussi, nous avons élaboré une fiche détaillée qui présente les indicateurs clés adaptés à chaque société (e.g., taux d’accidentologie, taux d’absentéisme, évolution de l’empreinte carbone, pourcentage de déchets recyclés…) et qui nous permet de suivre la progression de la transformation, d’identifier les difficultés et de coconstruire avec le management des recommandations concrètes. 

Un prestataire externe réalise également des vérifications approfondies des données que nous collectons (e.g., demandes de pièces jointes, revues de cohérence par rapport à l’année précédente, par rapport aux autres sociétés, réunions spécifiques avec chacune des sociétés…). Cette fiche nous permet de suivre la mise en œuvre de la feuille de route, de définir d’éventuels ajustements et de mettre en lumière des problématiques nouvelles qui n’avaient pas été intégrés dans le plan d’action d’origine. Cela nous permet chaque année de produire un vrai bilan personnalisé pour chacune des sociétés et de les faire progresser sur des KPI très précis.

Pourriez-vous revenir sur votre initiative de création d’un groupe dédié à la biodiversité au sein de France Invest ?

Le sujet de la biodiversité est un sujet majeur mais nous ne sommes clairement pas encore à un niveau de maturité comparable à celui concernant la problématique du climat. C’est pour cette raison que j’ai lancé un groupe de travail au sein de France Invest dédié à cette problématique et que je coordonne actuellement.

Il me semble en effet important de se regrouper au sein de notre secteur pour éviter de refaire ce que nous avons vécu pour le carbone pendant longtemps où chacun a travaillé sur des méthodologies internes avant d’arriver à un cadre unifié. Il faut que l’on apprenne de cette expérience pour travailler de manière collaborative sur cette thématique de la biodiversité car l'urgence est encore plus forte.

L’objectif est de rassembler nos forces pour arriver à brève échéance à s'entendre sur la bonne manière d'intégrer le sujet de la biodiversité dans nos activités d’investissement et converger à la cible vers un cadre méthodologique solide, robuste et partagé.

Comment envisagez-vous le rapprochement entre performance financière et extra-financière ?

Même si je suis convaincue que l’on peut créer de la valeur et donc de la performance financière en intégrant les critères ESG dans nos décisions d’investissement, il est encore difficile de le démontrer dans les chiffres. Il y a quelques acteurs qui commencent à le démontrer via de nouvelles méthodologies qui semblent être encore au stade expérimental.

Ce qui est important selon moi, c'est de financiariser les données RSE : associer une valeur en Euros aux kilowattheures, aux litres d'eau, aux déchets, au taux d'absentéisme ou encore au turnover dans les entreprises. Si on arrive à monétiser et à financiariser les indicateurs ou critères RSE, on en donne une visibilité et une traduction pertinente pour les investisseurs et le management de l’entreprise.

Chez Andera Partners, la même importance est accordée au reporting extra-financier et au reporting financier en termes de collecte de données, de vérification et d'intégration dans nos rapports. Le règlement européen « Taxonomie » devrait grandement favoriser l’intégration du financier et de l’extra-financier avec les nouvelles obligations de publication et de reporting de données quantitatives (i.e. pourcentage d’alignement des actifs investis sur la taxonomie).

Le métier de Responsable RSE s’impose depuis plusieurs années au sein des sociétés de gestion. Comment voyez-vous son évolution dans le futur ?

Je pense que cette fonction s’est beaucoup complexifiée au cours des dernières années. Les recherches de profils sont de plus en plus nombreuses pour venir renforcer les expertises dans les sociétés de gestion. Le dispositif réglementaire actuel va finir par convaincre les derniers fonds qui n'ont pas encore de ressources dédiées de recruter un expert en interne. Pourtant, l’objectif en tant que CSO (Chief Sustainability Officer), est de faire en sorte que cette thématique soit intégrée dans toutes les fonctions de l’entreprise.

C’est pour cette raison que je fais en sorte que les due diligences RSE soient portées par les équipes d’investissement, pour qu’elles deviennent autonomes et qu’elles en comprennent les enjeux. Je suis un support pour elles : je ne suis pas là pour le faire à leur place mais pour jouer un rôle de coordination.

Si on peut souhaiter que ce métier soit à obsolescence programmée, car il sera intégré dans chaque fonction, je dois constater pour l’heure qu’on a de plus en plus de travail car la période actuelle connaît une véritable ébullition en matière de RSE et de Finance Durable. Il faut en effet faire preuve de beaucoup de curiosité, creuser les multiples sujets, comprendre les nouvelles réglementations, décrypter les impacts pour nos activités et surtout continuer à accompagner nos participations sur le chemin de la RSE.

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