Pierre Forestier
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Pierre Forestier, Directeur du département Accompagnement vers le Développement Durable, revient sur les engagements et les pratiques RSE de Proparco, ainsi que sur ses missions et moyens d’actions en matière de Finance Durable pour les activités réalisées dans les pays en voie de développement et émergents.

Filiale du groupe Agence française de développement (Groupe AFD) dédiée au secteur privé, Proparco intervient depuis plus de 40 ans pour promouvoir un développement durable en matière économique, sociale et environnementale.

Proparco participe au financement et à l’accompagnement d’entreprises et d’établissements financiers en Afrique, en Asie, en Amérique latine ou encore au Moyen-Orient. Son action se concentre sur les secteurs clés du développement : les infrastructures avec un focus sur les énergies renouvelables, l’agro-industrie, les institutions financières, la santé, l’éducation...

Ses interventions visent à renforcer la contribution des acteurs privés à la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD), adoptés par la communauté internationale en 2015. Dans ce but, Proparco finance des sociétés dont l’activité participe à la création d’emplois et de revenus décents, à la fourniture de biens et de services essentiels, ainsi qu’à la lutte contre le changement climatique. Elles participent à la construction d’une croissance économique durable et à la réduction de la pauvreté.

Quels sont les engagements de Proparco en matière de développement durable, les enjeux, les lignes directrices et les impacts positifs recherchés en matière de RSE ?

Proparco investit chaque année plus de 2 milliards d’euros dans une centaine de projets et de contreparties. Notre portefeuille clients, directs et indirects, compte à ce jour presque 5 000 contreparties.

Notre mandat premier est de financer l'ensemble de la dynamique privée, tous secteurs et tous instruments confondus y compris les émissions obligataires, dans les pays en développement et émergents, soit une zone d’intervention qui s’étend de la Chine au Burkina Faso et englobe plus d’une centaine de pays.

Notre mandat d'investisseur prend en compte l’ensemble des impacts, positifs et négatifs, pour tous les bénéficiaires de nos financements : création de richesses et d’emplois, accès des populations à des biens et services, structuration et dynamisme des économies, développement des secteurs bancaire et financier… 

S’agissant des impacts positifs, ces dernières années nous ont permis de fortement renforcer et structurer notre démarche autour d’un triptyque : aide à l’origination, analyse ex ante, suivi des réalisations. Nous avons en outre fortement harmonisé nos façons de traiter les impacts des projets financés avec nos pairs, tous particulièrement au sein des European Development Finance Institutions (EDFIS[3]) qui regroupent l'ensemble des institutions européennes équivalentes à Proparco, mais aussi avec d’autres acteurs comme l’IFC ou la BERD.

[1] La Société financière internationale (IFC) est la principale institution de développement axée sur le secteur privé dans les pays émergents.

Au sein du Groupe de la Banque mondiale, IFC a pour mission de promouvoir le développement économique et améliorer les conditions de vie des populations en favorisant l’essor du secteur privé dans les pays en développement.

[2] Les Normes de Performance d’IFC sont des références utilisées au plan international pour identifier et gérer les risques environnementaux et sociaux ; elles ont été adoptées par de nombreuses organisations qui en ont fait l’une des composantes essentielles de leur gestion des risques environnementaux et sociaux. Les Directives environnementales, sanitaires et sécuritaires d’IFC (Directives EHS) présentent des directives techniques ainsi que des exemples généraux ou propres aux différents secteurs d’activité de bonnes pratiques internationales qui permettent de respecter les Normes de performance d’IFC.

[3] Les institutions de financement du développement (IFD) sont des organisations de développement spécialisées qui sont généralement détenues majoritairement par les gouvernements nationaux. Les IFD investissent dans des projets du secteur privé dans les pays à revenu faible ou intermédiaire afin de promouvoir la création d’emplois et une croissance économique durable. Elles appliquent des critères d’investissement stricts visant à préserver la viabilité financière, la transparence et la responsabilité environnementale et sociale.

Les IFD peuvent être bilatérales, servant à mettre en œuvre la politique étrangère de développement et de coopération de leur gouvernement, ou multilatérales, agissant en tant qu’organes du secteur privé des institutions financières internationales (IFI) établies par plus d’un pays.

Pourriez-vous décrire de manière concrète le processus d’instruction d’analyse des impacts des projets à financer ?

Nous avons choisi de commencer notre démarche d’analyse d’impact à un stade très amont, avant l’instruction des projets. Pour cela nous élaborons des fiches sectorielles qui définissent, pour différents secteurs d’activité, le type d'impacts potentiels pour chaque nature d'opération et de financement. Ces fiches couvrent un grand nombre de domaines et orientent l'action de nos équipes opérationnelles ainsi que l'origination des projets. Par exemple, pour le secteur du textile, la fiche propose pour tous les sujets clés (chaîne de valeur, normes sociales, impact environnemental et climatique…) une typologie des impacts selon plusieurs dimensions.

Nous analysons ensuite pour chaque dossier à financer une série d’indicateurs-clés sur lesquels la stratégie de Proparco est adossée, c'est-à-dire sur lesquels nous prenons des engagements année après année : l'emploi, l'accès à des services essentiels (l’eau, la santé…), le climat (émissions en équivalent tonnes de CO2 …), l'équité de genre (femme / homme), la mobilisation des financements privés (quand Proparco met un euro dans un tour de table, arrivons-nous à mobiliser d'autres investisseurs et d'autres financeurs privés, à quelle hauteur et avec quelle séniorité ?).

Nous avons défini pour tous nos indicateurs-clés des objectifs jusqu’en 2022 qui font l’objet d’un suivi systématique avec des méthodologies standardisées. Les équipes réalisent également une analyse globale des impacts attendus au travers d’une grille Développement Durable que le groupe AFD a élaboré autour de 6 dimensions structurantes et interdépendantes : l'économie, le social, le climat (avec un volet atténuation et un volet adaptation), l’environnement, la durabilité...

A partir de ces travaux, nous instruisons un dossier d’investissement qui sera ensuite soumis au comité de crédit pour analyse et décision. Le comité de crédit prendra sa décision en veillant à un équilibre entre impact, risque et rentabilité de l’opération.

Enfin, nous procédons à un suivi de la matérialisation de ces impacts. Notre montée en gamme sur cet aspect est importante et nous permet de constater la réalité des emplois, des services ou encore des tonnes de CO2 évitées pour les projets que nous avons financés. Elle nous a permis par exemple de constater, sur une cohorte très large de projets, que les impacts effectifs générés par l’action de nos clients étaient plutôt en ligne avec nos projections ex ante ou encore que notre effet sur l’emploi en Afrique était loin d’être négligeable. Ce suivi nous permet surtout d’apprendre et de s’améliorer en augmentant les retours d’expérience. 

Au-delà du financement, quel type d’accompagnement proposez-vous à vos contreparties ?

Nous apportons deux types d’accompagnement à nos clients qui, en utilisant un vocabulaire médical d’occasion, aide à « potentialiser » les financements que nous leur octroyons : un accompagnement en expertise, souvent apporté par nos experts eux-mêmes, ainsi qu’un accompagnement en financement d’assistance technique déployé au travers de notre offre Propulse. Nous mettons à leur disposition ces outils pour les accompagner dans la durée sur trois domaines principaux : amélioration des performances, RSE, innovation et accroissement d’impact.

En matière de performance, nous aidons les petites et moyennes entreprises notamment africaines à rendre plus efficace leurs process, à digitaliser leurs outils… En matière RSE, nous aidons les entreprises ou les institutions financières à obtenir des certifications, à monter en compétences dans la gestion des diligences environnementales et sociales, à prendre en compte la question de la lutte contre le changement climatique...

En matière d’impact, nous aidons nos clients à démarrer ou accroître leur démarche d’innovation, à développer de nouveaux produits ou services à forts impacts positifs (développer un service pour les plus pauvres, pour des géographies plus compliquées, développer un produit qui a un grand potentiel dans l'eau ou l'assainissement…).

Dans ce contexte, nous essayons de suivre non seulement les indicateurs bruts d'impacts de nos financements, mais aussi la progression de nos clients et de nos partenaires. C’est par exemple le cas dans le domaine de la RSE et des diligences environnementales et sociales. Il n’est certes pas toujours facile de trouver les données et les informations pour mesurer cette progression. Aussi, avons-nous mis en place un système de cotation pour suivre l’évolution des équipes, des capacités et de plusieurs indicateurs RSE.

Quelles sont, selon vous, les « principales difficultés » pour suivre les impacts et quels sont les axes d'amélioration dans ce domaine ?

Auparavant, nous suivions 80 indicateurs et utilisions de nombreuses bases de données qui n'étaient pas toujours exhaustives ni fiables en termes de disponibilité. Nous nous sommes aperçus que nous n’arrivions pas à collecter toutes les données liées à ces indicateurs soit parce que nos clients ne nous les fournissaient pas, soit parce qu'il était impossible de les obtenir. Il faut en effet souligner que les données statistiques sont bien moins développées dans certains pays africains que dans les pays européens ou développés.

Aussi, avons-nous décidé de ne retenir que 5 grandes familles d’indicateurs « stratégiques » : l'emploi, l’accès aux services, le climat, l’équité femme / homme et la mobilisation de la finance privée. Ces indicateurs sont calculés à partir d’une vingtaine ou d’une trentaine de données brutes selon les cas. Nous avons préféré réduire le nombre de données et augmenter la fiabilité de nos estimations et de nos mesures d’impacts. Nous privilégions un proxy qui a du sens, qui est crédible et que nous pouvons suivre dans la durée pour déterminer des objectifs de progression.

Comment voyez-vous la coopération entre bailleurs de fonds et agences des différents pays sur votre zone d’intervention ?

S’agissant de la coopération, qui est d'ailleurs un indicateur de suivi pour Proparco, nous suivons le niveau de cofinancement avec nos pairs. Mais notre ambition première est de mobiliser des investisseurs privés aussi suivons-nous en priorité l'effet de mobilisation des financements privés, même si nous regardons la dimension de coopération au global pour nos opérations de financement.

La coopération est un enjeu européen qui a déjà donné lieu à des concrétisations. L’EDFI en est une parfaite illustration au travers, par exemple, d’un outil comme la « EDFI Management Company [1]» à qui nous confions des mandats de mise en œuvre en commun de fonds pour notre compte ou encore la reconnaissance réciproque de nos process et standards afin de simplifier la vie de nos clients et d’être plus réactifs. Nous avons par ailleurs beaucoup travaillé sur l’harmonisation de nos indicateurs de mesure d’impacts et de diligences RSE en particulier. Sur ce plan, nous avons progressé ces deux dernières années et disposons maintenant des mêmes types d'indicateurs, des mêmes calculs et même de reporting communs.

Nous développons des coopérations avec l’IFC, la BERD et d’autres DFIs mais également avec des financeurs privés qui ont des mandats spécifiques d’investissement. Nous sommes très proches d'investisseurs français comme Investisseurs & Partenaires (I&P [2]) ou la société Meridiam. Des financeurs privés et des investisseurs dans le domaine de l’impact deviennent nos partenaires privilégiés pour créer de nouveaux services, des instruments, des outils et co-investir avec nous. Proparco apporte sa capacité d’origination dans les pays émergents et en développement, sa technicité pour l’instruction des projets, et sécurise le financement de nouveaux projets en partenariat.

 

[1] EDFI Management Company (EDFI MC) a été créée en 2016 pour le compte des membres de l’EDFI, en tant que filiale à part entière de l’Association EDFI à Bruxelles et désormais filiale directe de plusieurs DFIs dont Proparco. EDFI MC fournit des solutions de financement du développement qui permettent aux IFD européennes, aux banques de développement et aux investisseurs du secteur privé d’accroître l’ampleur et l’impact de leur travail.

La société se concentre sur les modèles d’affaires, les technologies et les zones géographiques où d’autres investisseurs n’ont pas été en mesure d’opérer à l’échelle souhaitée compte tenu de leurs ressources et de leurs critères d’investissement.

[2] Investisseurs & Partenaires (I&P) est un groupe d'impact investment dédié aux petites et moyennes entreprises en Afrique subsaharienne. Depuis sa création en 2002, I&P a investi dans près de 60 entreprises dans 15 pays via trois véhicules (IPDEV 1, IPDEV2 et IPAE) représentant un total de 75 millions d'actifs. Outre l'apport financier, I&P accompagne les entreprises investies vers un renforcement de compétences en stratégie, en gestion financière et managériale. I&P compte 20 collaborateurs répartis entre Paris et 6 bureaux africains.

Pourriez-vous revenir sur l'indicateur de la mobilisation de la finance privée : comment le suivez-vous et le calculez-vous ?

On le calcule selon une modalité qui comprend à la fois des chiffres bruts, mais aussi les chiffres en fonction de la séniorité qu'on y met. On estime que si nous sommes dans une action très senior ou si celui qui vient lui-même dans une action très senior, le niveau de prise de risque est plus élevé et par conséquent a une plus grande valeur. La raison est que a priori, c'est un argent qui va être investi à plus long terme et qui va apporter quelque chose de plus pérenne dans l'action.

Ainsi, on différencie effectivement, un peu la valeur de notre effet en fonction de la « juniorité » ou de la séniorité de la dette. Ce standard élaboré avec l’OCDE nous aide à orienter notre action. Notre ambition est d'arriver à doubler notre effet de mobilisation sur la période 2020-2022. Il s’agit d’une véritable orientation stratégique pour notre métier de financement.

Quel regard portez-vous sur l’émergence du nouveau cadre réglementaire européen en matière de finance durable et de suivi de la performance non-financière ?

Nous l’attendions depuis longtemps. Nous avons d’abord connu une première phase de « sensibilisation » sur les questions climat et environnement, puis une deuxième dans laquelle les investisseurs et les financeurs ont compris les opportunités de création de valeur liées à l’investissement à impacts et la lutte contre le changement climatique. La troisième étape, c’est celle des régulateurs qui organisent et orientent les politiques financières et économiques. Citons à titre d’exemple, la nouvelle taxonomie européenne qui va être extrêmement impactante pour l'ensemble du monde.

Le problème est que cette régulation est surtout « défensive », pour préserver l’Europe d’une forme de dumping climatique sur certains produits ou services importés. Néanmoins, une étape de coopération va se révéler importante et nécessaire entre pays et zones géographiques, ainsi qu’une étape de réalisme : la dynamique européenne ne peut pas s'appliquer aux pays du Sahel, par exemple, qui ne seront pas dans la même trajectoire de transition énergétique. Il va falloir que nous trouvions un modèle de traduction de l'effort d'un pays par rapport à l'effort européen car nous ne pouvons pas admettre que cela soit exactement la même chose.

Quelle est votre vision sur les apports de l'intelligence artificielle ou des nouvelles technologies pour la collecte des données et les nombreuses analyses que vous réalisez ?

Nous sommes déjà utilisateurs de nombreuses données sur les risques et les cotations des entreprises comme toutes les banques. Sur d’autres sujets, nous n’avons pas d’autres choix que de procéder à des estimations à grandes mailles alors que nous aurions besoin de projections et de prévisions beaucoup plus fines. Le sujet de la donnée va se révéler de plus en plus épineux dans les domaines du risque, les cotations économiques, le risque climatique ou les risques sectoriels et de transitions accélérées. Nous avons probablement beaucoup à apprendre de l'intelligence artificielle, ou plutôt de l'accumulation de données et du traitement de ces données pour mieux arriver à établir des niveaux de risque.

J’observe que beaucoup de sociétés proposent à présent des produits et des services, avec un très haut niveau de technologie, dans plusieurs pays donnant un accès à un grand volume d'informations. Les dispositifs de réception d’informations et les téléphones mobiles permettent des sauts technologiques majeurs impactant fortement des économies peu développées voire très rurales. Nous avons déjà vu des sauts incroyables avec un accès à l'information rendu possible tout d’un coup pour des petits agriculteurs au fin fond de la brousse africaine qui vendaient de la noix de cajou ou des tomates.

Il va en être de même dans le domaine de la santé, de l'éducation, de l’agronomie avec des systèmes de prévisions. Nous travaillons beaucoup, par exemple, sur toutes les prévisions satellites pour aider les grandes compagnies agroalimentaires à avoir une meilleure vision de ce qu’elles font et de leur impact sur le couvert forestier.

Comment voyez-vous le rôle de Proparco évoluer ou s’enrichir au cours des prochaines années ?

Je pense que nous sommes à la croisée des chemins. Après avoir démontré que notre mandat d’investisseur dans les pays fragiles, à faibles économies, était possible, nous arrivons maintenant à une nouvelle étape : prouver notre capacité à développer la finance à impact sur notre zone d’intervention. Les besoins sont énormes et de plus en plus d’investisseurs souhaitent élargir leur spectre géographique vers cette zone. Nous devons être le catalyseur de l'investissement et du financement des différents intervenants et financeurs sur cette zone.

C’est un facteur de pérennisation à la fois de notre action et de notre institution. Il nous appartient de prendre ce chemin et d’expliquer que notre but est d’apporter nos valeurs et nos services aux multiples intervenants pour leur permettre d’investir dans la bonne direction et pour favoriser le Développement Durable.