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La nécessaire agilité de la distribution alimentaire face au COVID-19

La mutation à marche forcée d’un secteur vital qu’on aime détester

Depuis l’automne 2019, le commerce français est en difficulté et les derniers mois n’ont fait qu’accentuer ses souffrances.

86% des commerçants ont fermé et seulement 5% d’entre eux ont poursuivi leur activité en développant les ventes sur internet ou à emporter (1).

De son côté, la grande distribution doit faire face à de nouvelles habitudes de consommation, de nouvelles règles RH et de sécurité pour ses collaborateurs. Les enjeux sont de taille et l’agilité plus que nécessaire. Radioscopie, donc, d’une mutation précipitée.

Le salarié, ce héros enfin reconnu ?

Face à la crise, la grande distribution doit en premier lieu faire face à l’absentéisme des effectifs lié, essentiellement, aux congés pour la garde des enfants. En revanche, force est de constater qu’elle bénéficie de la faible mise en retrait volontaire basée sur les seuls risques liés aux interactions sociales. Elle gère d’ailleurs ce volet RH intelligemment, en équipant de façon massive et rapide les personnels d’encaissement de masques et leurs postes de travail de barrières en plexiglass. Elle démontre ainsi, aux yeux du grand public, qu’elle protège ses salariés, qu’elle sait s’adapter à des situations de cas extrêmes. Rappelons que certaines enseignes ont même versé des primes pour saluer leur engagement dans cette période de crise.

Le made in France plébiscité

Dans la distribution alimentaire, mars 2020 fut une période d’activité soutenue, portée par la frénésie de stockage des Français. On a observé, dès l’instauration du confinement, une forte demande sur trois catégories de produits : l’épicerie salée (pâtes à +122%), les surgelés (volailles à +116%), le papier-toilette (+92%), selon le cabinet Nielsen(2). Et, une chaîne de magasins bio a, quant à elle, enregistré une hausse de chiffre d’affaires de 15%. Ce dynamisme s’est également vérifié sur les paniers moyens et sur la fréquentation des points de vente.

A mi-avril, en revanche, l’effervescence est retombée, car les consommateurs ont constitué leurs stocks dès le début du confinement. Et la grande distribution voit aussi ses ventes reculer sur le marché des produits frais. Seuls les produits frais emballés résistent à la déconsommation.

Reste donc une interrogation : la crise va-t-elle être profitable à la production française, voire locale ? La réponse est dans la question elle-même, cela ne fait pas de doute. Selon la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), la solidarité du réseau de vente vis-à-vis de la production française se met en place. « Toutes les chaînes sont en train de passer à un approvisionnement français, affirme-t-elle. Certes les produits étrangers présents en rayon seront écoulés mais, par la suite, il n'y aura pas d'approvisionnement hors de France. »

Explosion du drive et retour en grâce de la proximité…

S’agissant des sites de e-commerce, ils ont, dès les premiers jours de confinement, enregistré des hausses significatives de leurs ventes. Autre preuve du dynamisme des achats on-line : l’explosion du drive, qui a représenté, fin mars 2020, 7% des ventes des produits du quotidien. Ce modèle économique, qui fait aussi gagner du temps au consommateur, semble destiné à un avenir doré. Le drive, aussi, se généralise dans les autres circuits de ventes, y compris dans les magasins de proximité. Car pour les distributeurs, se saisir de ce mode de livraison présente l’avantage d’alléger leurs frais de fonctionnement. En complément, deux autres temps forts émergent en ces temps de confinement. En premier lieu, le succès des commerces alimentaires de proximité. Parmi leurs atouts – et même si leurs prix restent plus élevés qu’en hypers – relevons leur capacité à livrer gratuitement les consommateurs à leur domicile, contrairement à la grande distribution.

En second lieu, l’ouverture au grand public des chaînes alimentaires qui, hier, fournissaient habituellement la filière de la restauration (y compris collective), aujourd’hui exsangue.

… de nouveaux modèles ?

Assisterions-nous donc à la fin du modèle des hypers ? On peut le penser. Une donnée conforte cette prise de position notamment avec la fermeture, avant la crise du Covid-19, de plusieurs points de vente d’une enseigne leader, doublée de l’instauration d’un plan de licenciement. Contraints de négocier avec un trop grand nombre de fournisseurs, les hypers font face à un handicap : la profusion de leur offre. Résultat : ils sécurisent moins leurs approvisionnements et leurs prix. Pour autant, les chaînes d’hypers ne disparaîtront pas. Même si elles perdent des parts de marché au profit de la proximité, elles s’appuient toujours sur de solides trésoreries. Elles ont les moyens de financer leur mutation.

Dans la filière agroalimentaire, la crise pandémique produit pareillement ses effets. Premièrement, sur le plan de la main-d’œuvre, les agriculteurs européens manquent de bras.

Deuxièmement, sur le plan des matières premières, dont les hausses de prix se révèlent, pour certaines, significatives, à l’instar du blé, à +8,5% depuis début 2020(1). Une bonne nouvelle, toutefois avec la solidarité des Français qui se manifeste vis-à-vis de la population agricole : au 30 mars, environ 150 000 personnes auraient fait part de leur volonté de venir prêter main-forte aux producteurs. L’heure n’est ainsi plus à l’« agribashing »(3).

L’hexagone, qui vient d’entrer dans une phase dite « d’adaptation », après une période « d’emballement », et dans laquelle le client constitue moins de stocks, pourrait connaître une période festive d’un point de vue de sa consommation Made in France. Aussi, il ne fait pas de doute que nous nous dirigeons vers un contrôle renforcé des approvisionnements. A suivre !

Associé
Thierry Rizza Rencontrez Thierry