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Investiguer en période de Covid-19, ce masque qui change tout

Benjamin Pondé
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Investiguer en période de Covid-19, ce masque qui change tout
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Voilà bientôt un an que nos habitudes de travail doivent s’adapter aux évolutions du virus, à ces mutations et à des restrictions plus ou moins strictes de déplacements.

Bien sûr, au-delà de nos conditions de travail, ce sont nos conditions de vie qui ont changé. Notre vie personnelle n’est plus la même non plus.

Quelles sont les incidences dans le domaine de l’investigation où nous nous penchons tant sur l’activité professionnelle que personnelle ? Comment continuer à enquêter sur de la corruption quand le directeur des achats ne peut plus se faire inviter tous frais payés par un fournisseur en échange d’un gros contrat ? Comment démontrer la dégradation des conditions de travail provoquée par un harcèlement moral quand la victime est en télétravail ? Comment recueillir les déclarations d’un lanceur d’alerte quand ce dernier est confiné chez lui ?

La première question à se poser est très certainement celle de l’état de la fraude pendant cette période de Covid-19.

Je propose de laisser de côté la fraude externe dont il a été démontré à de nombreuses reprises qu’elle avait su s’adapter bien plus vite que tout le monde à toutes les évolutions de cette crise (déjà évoqué ici par exemple ou plus récemment là).

On pourrait penser que la fraude interne aurait connu un ralentissement à cause de l’ensemble des restrictions sanitaires or nous constatons qu’il n’en est rien.

Elles connaissent même une augmentation ces derniers temps. Les dossiers de l’année 2020, repoussés à plus tard dans l’attente d’une amélioration de la situation, demandent aujourd’hui à être traités en priorité alors que ceux de l’année 2021 font déjà leur entrée. Ils semblent que les fraudeurs en internes ont su s’adapter avec la même efficacité que leurs homologues externes car leur nombre ne tend pas à diminuer.

Mais qu’en est-il pour les enquêteurs ? Quel est l’impact sur nos investigations ?

Tout d’abord, nous possédons des techniques d’enquête naturellement très adaptées à cette situation. Une partie des investigations, des recherches et recoupements se font régulièrement à distance. Il suffit d’avoir une liaison à un serveur entièrement sécurisée pour la transmission de données pour continuer à travailler en toute sécurité.

Les recherches OSINT par exemple (Open Source INTelligence, où il s’agit d’acquérir des données intéressant l’enquête en bases ouvertes comme les réseaux sociaux) ont même été facilitées par l’augmentation de l’activité des réseaux sociaux. Les gens, étant isolés chez eux, se replient sur ces applications pour garder le contact avec leur cercle social et professionnel.

A contrario, les confinements, couvre-feux, restrictions dans les déplacements ont été une gêne pratique pour les enquêteurs qu’il a fallu (et qu’il faut encore) gérer au jour le jour. Comment planifier un déplacement à l’étranger pour saisir du matériel d’enquête dans un pays dont les visas ne sont délivrés qu’au compte-goutte et soumis à l’aléa d’un test PCR ou d’une période de quarantaine ? De même, les interlocuteurs nous permettant d’obtenir certaines données n’ont pas forcément le matériel adéquate lorsqu’ils sont en télétravail ce qui complique l’accès aux données.

Une gêne technique plus difficile à appréhender entre aussi en ligne de compte : comment juger de l’impact des restrictions sur les données à analyser ? Est-ce à cause des restrictions que le suspect ne se déplace plus aussi souvent ou est-ce une modification de son mode opératoire ? Les chiffres analysés semblent décroître : est-ce dû à un ralentissement de l’activité économique ou bien est-ce une modification du schéma de fraude ?

Mais toutes ces complications ne sont rien à côté de cette nouvelle façon de faire des entretiens que nous impose la Covid-19 : des entretiens avec des masques ! Voir pire, en visioconférence !

Le visage d’une personne est un indicateur très performant de son état d’esprit. C’est pour cela que les joueurs de poker s’entraînent à rester impassibles quel que soit leur jeu. Entendre quelqu’un avec un masque ou par la visioconférence (dont la webcam et l’écran agissent comme un atténuateur des émotions visibles) devient très compliqué. Nous perdons en proximité avec notre interlocuteur or il s’agit là d’un outil essentiel dans la conduite d’un entretien. Pour compenser cette perte d’informations, il faut donc s’adapter et s’appuyer davantage sur le profil psychologique dressé lors des analyses Digital Forensic.

Par chance, grâce aux confinements, aux couvre-feux, à cette distance sociale imposée entre les personnes, les supports numériques deviennent proportionnellement plus riches en informations. Nous sommes plus éloignés les uns des autres, donc nous communiquons plus souvent. Plus de mails, plus de fichiers échangés, plus de tchat et plus de messages sur les téléphones sont d’autant de chances d’approfondir la compréhension que l’on a de l’utilisateur. Et en investigations, la clef d’un dossier réside bien souvent dans notre capacité à se projeter dans l’esprit du fraudeur.

Fraudeurs et enquêteurs s’opposent ainsi une nouvelle fois dans leur capacité d’adaptation.